PW – L’interdiction européenne du CICP : quel impact pour les cultivateurs wallons ?

Après plusieurs rapports, l’Union européenne a pris la décision d’interdire l’utilisation du CIPC, une substance chimique qui permet de conserver les pommes de terre entre 6 et 9 mois. Après plusieurs rapports, l’Union européenne a pris la décision d’interdire l’utilisation du CIPC, une substance chimique qui permet de conserver les pommes de terre entre 6 et 9 mois. 

Question écrite du 4 février 2020 de Sabine Roberty à Willy Borsus, Ministre de l’Economie, du Commerce extérieur, de la Recherche et de l’Innovation, du Numérique, de l’Aménagement du territoire, de l’Agriculture, de l’IFAPME et des Centres de compétences

Après plusieurs rapports, l’Union européenne a pris la décision d’interdire l’utilisation du CIPC, une substance chimique qui permet de conserver les pommes de terre entre 6 et 9 mois. Les pays ont jusqu’au 8 octobre 2020 pour retirer leurs autorisations nationales.

Le CIPC est l’antigermatif le plus répandu pour conserver les pommes de terre. D’après les cultivateurs, les alternatives à ce produit coûtent deux à huit fois plus cher. Le Secrétaire général de Belgapom déclare également que les alternatives ne sont pas encore sûres et clairement définies.

Cette augmentation risque de se reporter sur le prix payé par le consommateur, mais les producteurs devront également essayer de rester compétitifs, le CIPC n’étant interdit que dans l’Union européenne.

Quel sera l’impact de cette interdiction pour les cultivateurs wallons ? Des réactions des acteurs de terrain sont-elles déjà parvenues chez Monsieur le Ministre ?
Quelles sont les alternatives existantes ? Comment accompagner au mieux les cultivateurs dans cette transition ?

Réponse du 27 février 2020 de Willy Borsus, Ministre de l’Economie, du Commerce extérieur, de la Recherche et de l’Innovation, du Numérique, de l’Aménagement du territoire, de l’Agriculture, de l’IFAPME et des Centres de compétences

L’interdiction européenne d’utilisation du chlorprophame (CIPC) constitue une « révolution » pour le secteur de la pomme de terre en Europe tant cet antigerminatif efficace et peu coûteux était intégré dans les pratiques de conservation. Cette molécule est utilisée depuis 1959 et a permis l’approvisionnement des marchés (frais et industrie) pendant quasiment 12 mois par an tout en maîtrisant la qualité des tubercules, et a ainsi fortement contribué au développement de l’industrie européenne de transformation ces 25 dernières années.

L’usage du CIPC sera interdit en Belgique à partir du 1er juillet 2020 comme antigerminatif, et au plus tard le 8 octobre 2020, comme herbicide, partout en Union européenne. Cette suppression provoque de très nombreuses réactions dans le secteur et suscite de multiples questions dont beaucoup restent aujourd’hui sans réponse. Les principales conséquences pour les professionnels (producteurs, négociants et industriels) sont de trois ordres :

• Législatif : incertitude énorme créée par la pollution historique des bâtiments de stockage et du matériel de manutention des pommes de terre : les cristaux de CIPC incrustés dans les matériaux (béton des hangars, bois des caisses-palettes, caoutchoucs des bandes transporteuses…) sont relibérés et se déposent sur les pommes de terre stockées dorénavant sans CIPC. Le secteur a donc demandé à l’EFSA l’octroi d’une Limite Maximale Résiduelle temporaire (tLMR) qui prenne en compte cette pollution historique et ses conséquences inévitables (il n’existe pas de traitement des matériaux connu à ce jour pour neutraliser le CIPC incrusté). Sur la base de suivis de hangars réalisés depuis 2 ans, des valeurs ont été proposées à l’EFSA pour cette tLMR comprises entre 0,3 et 0,5 ppm, qui permettraient de mettre hors de risques plus de 95 % des bâtiments moyennant un nettoyage approfondi. Le secteur est en attente des réponses de l’EFSA, tant sur le principe de la tLMR que sur sa valeur et sur les conditions d’octroi (dont le protocole de nettoyage des hangars). Ces décisions devraient tomber au plus tard fin mars 2020. Si la tLMR est accordée, la LMR actuelle de 10 ppm se maintiendra jusqu’à l’entrée en vigueur de la tLMR (soit début 2021) et le secteur devra poursuivre le suivi de hangars pour chiffrer la diminution attendue de la pollution historique et de réévaluer (à la baisse) la tLMR. Si le principe de la tLMR est refusé, la LMR passe à 0,01 ppm au 9 octobre 2020 (limite de quantification), et l’essentiel des hangars de stockage en Europe (soit +/- 25 millions de tonnes !) ne serait alors plus utilisable pour la conservation de pommes de terre !

• Technique : Il existe actuellement plusieurs alternatives au CIPC pour les traitements en post-récolte : 2 produits agréés à base d’éthylène, à appliquer sous forme gazeuse, et un produit à base d’huile de menthe à nébuliser, sont autorisés comme antigerminatifs. Un autre produit, le 1,4SIGHT (1,4 DIMETHYLNAPHTALENE), à appliquer par nébulisation, est autorisé comme régulateur de croissance en poste-récolte. Étant donné la méthode volatile d’application des produits précités, alors que le CIPC pouvait s’appliquer par pulvérisation sur les tubercules lors de la mise en stockage, de nombreux hangars ne sont actuellement plus adéquats, soit par manque d’étanchéité, soit par manque de ventilation. Par ailleurs, le secteur manque de recul et d’expérience avec ces alternatives en termes de dose, de période d’application, de combinaison de matières actives, de suivi de l’efficacité, d’impact sur la qualité …
Malgré la découverte de nombreuses alternatives par le monde scientifique (majoritairement des extraits de plantes ou des dérivés d’alcools), aucune d’entre elles n’est largement utilisée et acceptée. En effet, elles permettent le blocage de la germination pour une période trop courte par rapport à la période de stockage nécessaire, qui est de l’ordre de 6 à 9 mois. De plus, ces produits doivent être appliqués plus régulièrement et coûtent donc plus cher que les produits à base de chlorprophame.

Le stockage au froid (2-4°C) est aussi une option qui a été étudiée à de nombreuses reprises. Néanmoins, elle est coûteuse également, et lorsqu’elle est utilisée sur une longue période, elle diminue la qualité des tubercules. Le stockage au froid n’est, en outre, pas approprié pour les tubercules voués à la transformation.

La piste de l’huile essentielle d’Ajowan (Trachyspermum ammi) semble prometteuse. Cette huile nécessite une application quotidienne durant 7 jours et son effet persiste sur 30 jours. Cependant, l’approbation d’une nouvelle substance active en Europe et d’un nouveau produit sur le marché belge prend du temps et des solutions probantes ne seront donc vraisemblablement pas disponibles d’ici la récolte prochaine.

Sans solution antigerminative efficace, les pertes lors du stockage peuvent atteindre 17 %.
Il faut donc craindre des pertes de volume et/ou de qualité dans l’approvisionnement des marchés à court et moyen terme. L’enjeu concerne ainsi toute la filière.

• Économique : toutes les alternatives existantes coûtent plus cher : soit de 2 à 8 fois plus que le CIPC selon la durée de stockage, la variété concernée, le type de marché (frais ou industrie…). Cela représente un surcoût de l’ordre de 2 à 17 euros par tonne pour un stockage de 8 mois. Pour une durée moyenne de conservation, on peut estimer le surcoût moyen entre 8 et 15 euros par tonne. Ce surcoût n’est pris en charge que partiellement par le marché industriel. Les prix sous contrat industriel pour la saison 2020/2021 sont quasi inchangés pour livraison avant Nouvel An, et en légère hausse pour conservation de longue durée (+/- +5,0 euros/tonne pour livraison en avril). Sur le marché du frais, le surcoût est davantage pris en charge par l’acheteur. Pour l’industrie donc, l’essentiel du surcoût reste donc à charge du producteur, alors que celui-ci doit faire face à d’autres hausses de charges liées notamment au défanage (le défanant phare – le diquat – a lui aussi été supprimé récemment). Les risques ne cessent donc de croître pour la production et l’on doit craindre des situations déficitaires parmi les producteurs wallons à court terme alors que la Wallonie a été durement frappée par le manque de rendement ces deux dernières années (sécheresse et canicule). L’enjeu de compétitivité des produits finis européens sur les marchés mondiaux (de la frite principalement) empêche une répercussion complète des surcoûts jusqu’au consommateur final. Ceci est moins vrai pour le marché du frais qui reste interne au territoire européen.

À ces éléments, il faut ajouter le coût très considérable du nettoyage des hangars et des matériels de manutention, ainsi que les coûts d’aménagements éventuels des bâtiments en vue de répondre aux contraintes d’application des alternatives existantes.

Notons que toute la filière doit affronter des surcoûts liés notamment au nettoyage des équipements de réception, triage, conditionnement …, en usine, au négoce et chez les préparateurs de pommes de terre fraîches, sans oublier la perte de compétitivité sur les marchés internationaux de produits finis.

L’accompagnement des producteurs wallons peut s’envisager de diverses formes :
– par un soutien aux activités de Recherche & Développement : il faut urgemment tester en conditions réelles les alternatives existantes pour valider de nouveaux itinéraires techniques qui garantissent à moindre coût le maintien des volumes et des qualités des récoltes.
Le Centre Pilote « Pomme de terre » a inclus une action spécifique en ce sens dans son programme 2020/2021, en ce compris le suivi de la pollution historique des hangars. Des projets spécifiques de R&D sont hautement souhaités ;

– par un soutien politique aux démarches entreprises par le secteur en vue de l’obtention d’une tLMR raisonnable et justifiée ;
– par un soutien financier à l’aménagement des infrastructures de stockage et à la construction de bâtiments de remplacement ;
– par un soutien à toute mesure destinée à couvrir davantage les risques liés à la production de la pomme de terre, dont les risques climatiques ;
La création récente de Belpotato (l’Organisation interprofessionnelle belge de la pomme de terre auxquelles participent la FWA et la Fiwap côté wallon), permettra d’aborder la problématique en filière dans les prochaines semaines et mois.

NEwsletter